CHAPITRE XVII
Lelldorin de Wildantor faisait fébrilement les cent pas devant les lignes de ses archers. Il s’arrêtait au moindre bruit émanant du brouillard qui engloutissait le champ de bataille.
— Vous entendez quelque chose ? demanda-t-il d’un ton pressant au légionnaire tolnedrain planté non loin de là.
Le Tolnedrain secoua la tête.
Le même murmure s’élevait un peu partout de ces blanches ténèbres.
— Tu entends quelque chose ?
— Et toi, tu entends quelque chose ?
— Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent ?
Puis un petit cliquetis retentit vers les premiers rangs.
— Là ! s’écrièrent les hommes d’une seule voix.
— Attendez ! s’écria Lelldorin en voyant un de ses compatriotes lever son arc. Ce n’est peut-être qu’un Thull blessé. Economisez vos flèches !
— J’ai senti quelque chose ! s’exclama un hallebardier drasnien. Oh Belar, faites que ce soit le vent !
Lelldorin scrutait le brouillard en jouant fiévreusement avec la corde de son arc. Un souffle lui effleura la joue.
— Le vent ! exulta quelqu’un.
— Le vent !
Ce mot parcourut l’armée comme une traînée de poudre.
Mais la brise mourut et le brouillard se réinstalla, plus impénétrable que jamais. Quelqu’un poussa un gémissement de désespoir. Puis la masse cotonneuse s’anima et se mit à tournoyer mollement, comme de la boue. C’était bien le vent.
Lelldorin retint sa respiration. La brume se mit en mouvement, fleuve blanchâtre courant sur le sol comme de l’eau.
— On dirait qu’il y a quelque chose là-dedans ! aboya un Tolnedrain. Préparez-vous !
Le flux s’accéléra. La blancheur se dispersa, comme dissoute par la brise chaude, poussiéreuse, qui soufflait dans la vallée. Lelldorin tenta de distinguer le front ennemi. Des formes mouvantes se déplaçaient dans les tourbillons de brume, à moins de soixante-dix pas de l’infanterie.
Puis le soleil eut raison des derniers lambeaux de brouillard qui dévoilèrent, dans un ultime chatoiement, le champ de bataille grouillant de Malloréens. Leur avance régulière, sournoise, cessa l’espace d’un instant, comme s’ils étaient aveuglés par la soudaine réapparition de la lumière.
— Maintenant ! hurla Lelldorin en levant son arc.
A son ordre, les archers décochèrent leur trait comme un seul homme, et les mille cordes relâchées au même instant arrachèrent à l’air une prodigieuse vibration. Une nappe compacte de flèches passa en sifflant au-dessus de l’infanterie fermement plantée devant eux, sembla s’immobiliser un instant dans l’air et s’abattit sur les rangs serrés des Malloréens.
Les Malloréens n’eurent pas une hésitation ; ils ne flanchèrent pas ; ils fondirent comme neige au soleil, détalant par régiments entiers dans un rugissement de désespoir.
Lelldorin ramassa en souplesse l’une des flèches fichées dans le sol à ses pieds, l’encocha, banda son arc, la décocha, en cueillit une autre et recommença, encore et toujours. Et l’infanterie avançait inexorablement, précédée par la nuée d’acier des flèches asturiennes, pareille à un pont étincelant arqué au-dessus des fantassins et qui plongeait sur les Malloréens, les clouant au sol. Les Malloréens morts jonchaient le champ de bataille, telles les herbes coupées par un gigantesque faucheur.
La trompe d’airain de messire Mandorallen fit alors entendre son cri de défi. Les rangs des archers et de l’infanterie s’ouvrirent et la terre trembla sous le tonnerre de la charge mimbraïque. Le moral à zéro, les Malloréens rompirent les rangs et prirent la fuite.
Torasin, le cousin de Lelldorin, abaissa son arc en riant à gorge déployée et se gaussa des Angaraks en déroute.
— Nous avons réussi, Lelldorin ! s’écria-t-il au comble de la joie. Nous leur avons brisé l’échine !
Lelldorin le verrait toujours ainsi : l’arc à la main, ses boucles noires rejetées en arrière, son visage exalté, le dos tourné au champ de bataille jonché de morts et de blessés.
— Attention, Tor ! hurla-t-il.
Trop tard. Au déluge de flèches asturiennes, les Malloréens répondaient par un autre genre d’averse. Cent catapultes dissimulées derrière les premières collines, au nord, projetaient dans l’air un nuage compact de roches qui s’écrasaient sur les hommes massés le long de la rivière. Un bloc de pierre un peu plus gros qu’une tête humaine atteignit Torasin en pleine poitrine, le plaquant au sol.
— Tor ! s’écria Lelldorin, saisi d’horreur, en courant vers lui.
Torasin avait les yeux fermés et du sang coulait de son nez. Il avait la poitrine enfoncée.
— Venez m’aider ! cria Lelldorin à un groupe de serfs debout non loin de là.
Les serfs s’approchèrent docilement, mais leur regard en disait plus long que mille paroles : Torasin avait cessé de vivre.
Barak faisait grise mine, les mains sur la barre de son énorme bâtiment. Les matelots ramaient en cadence, au son d’un tambour voilé, et le vaisseau filait dans le courant. Anheg était appuyé au bastingage et tirait un nez au moins aussi long que celui de son cousin. Il avait ôté son casque pour que l’air frais du fleuve chasse l’odeur de fumée de ses cheveux.
— Tu crois qu’ils ont des chances de s’en tirer ? demanda-t-il.
— Pas beaucoup, répondit abruptement Barak. Nous n’avions pas prévu que les Murgos et les Malloréens nous tomberaient dessus à Thull Mardu. L’armée est coupée en deux par le fleuve et les deux moitiés sont numériquement inférieures. Ils vont passer un sale quart d’heure, j’en ai bien peur.
Il jeta un coup d’œil derrière lui, vers la demi-douzaine de barques longues et étroites à la remorque de son navire.
— Etarquez les haussières ! beugla-t-il aux hommes qui se trouvaient à bord.
— Malloréens en vue à un quart de lieue sur la rive nord ! hurla la vigie depuis le haut du mât.
— Mouillez les ponts ! tonna Barak.
Les marins jetèrent par-dessus bord des seaux attachés au bout de longues cordes, les remontèrent et arrosèrent les ponts de bois.
— Prévenez les autres bâtiments ! ordonna Anheg à un marin barbu campé à la poupe du navire.
Le matelot eut un geste d’acquiescement, se retourna et agita vigoureusement un grand drapeau attaché à une longue perche.
— Attention aux braises ! hurla Barak aux hommes qui s’activaient autour d’une énorme cuvette pleine de cailloux et de charbons ardents. Si vous foutez le feu au vaisseau, vous n’aurez plus qu’à regagner la Mer du Levant à la nage.
Juste devant le brasero se trouvaient trois lourdes catapultes armées et prêtes à lancer. Le roi Anheg jeta un coup d’œil aux Malloréens massés autour d’une douzaine d’engins de guerre fermement plantés sur la rive nord.
— Je crois que c’est le moment d’envoyer ton arme secrète, suggéra-t-il.
Barak acquiesça d’un grognement et fit de grands signes aux embarcations qui le suivaient. Les rameurs appuyèrent sur les avirons et les barques firent un bond en avant, coupant le sillage. Une catapulte à long bras, lestée d’un faisceau de flèches, était montée à la proue de chacun des bateaux.
— Chargez les engins ! rugit Barak à l’attention des hommes groupés autour du brasero. Et tâchez de ne pas flanquer de goudron sur le pont !
Les matelots prirent de longs crochets de fer, ôtèrent des braises trois énormes pots de terre cuite contenant un mélange crépitant de goudron, de poix et de naphte, les plongèrent vivement dans des fûts de goudron, les enroulèrent tout aussi précipitamment dans des chiffons imprégnés de naphte et les placèrent dans les godets des engins bandés et prêts à tirer.
Pendant ce temps, les canots se rapprochaient à vive allure du rivage où les Malloréens s’efforçaient d’armer leurs catapultes. Du bras détendu des engins cheresques fusèrent tout à coup des bouquets de flèches. Les traits filèrent à toute vitesse dans l’air, ralentirent au sommet de leur courbe, puis se dispersèrent et s’abattirent en une pluie mortelle sur les hommes en tunique rouge.
Suivant de près ses canots-lance-flèches, le vaisseau de Barak s’approcha de la berge broussailleuse. Ses deux grosses pattes fermement appliquées sur la barre, le géant à la barbe rouge regardait avec intensité son artificier, un vieux marin à la barbe grisonnante et aux bras pareils à des troncs de chêne. Celui-ci observait une rangée d’encoches taillées dans le bastingage, juste devant ses engins, et brandissait au-dessus de sa tête un long bâton blanc qu’il tendait vers la droite ou la gauche. Barak orientait délicatement la barre en réponse à ses indications. Le bâton s’abattit sèchement vers le bas. Barak maintint la barre d’un poing de fer tandis que des torches effleuraient les haillons entortillés autour des pots, les embrasant.
— Feu ! aboya l’artificier.
Le bras des catapultes se détendit dans un formidable bruit de ressort, projetant les pots enflammés et leur mortel contenu vers les Malloréens qui s’affairaient autour de leurs engins. Les pots éclatèrent en heurtant le sol, répandant un déluge de flammes sur les balistes malloréennes et les hommes qui se trouvaient à côté.
— Bien visé, commenta Anheg d’un ton professionnel.
— Un jeu d’enfant. Les engins à demeure ne présentent pas un grand danger, commenta Barak avec un haussement d’épaules, en jetant un coup d’œil vers l’arrière où les bateaux-lance-flèches de Greldik se rapprochaient, prêts à larder les Malloréens de flèches. Les Malloréens ne sont manifestement pas plus malins que les Murgos. Il ne leur est jamais venu à l’idée que nous pourrions riposter ?
— C’est le gros défaut des Angaraks, rétorqua Anheg. Ça se voit dans tous leurs écrits. Torak n’a jamais encouragé la créativité.
— Tu veux que je te dise ce que je pense, Anheg ? reprit Barak en jetant à son cousin un regard spéculatif. Eh bien, je me dis qu’il y avait pas mal de frime dans toutes les histoires que tu as faites, à Riva, quand Ce’Nedra a annoncé qu’elle voulait lever une armée. Ce n’est pas ton genre de te braquer comme ça sur un détail ; tu es beaucoup trop intelligent. Oh ! tu peux toujours rigoler ! Pas étonnant qu’on t’appelle Anheg le Rusé. Qu’avais-tu derrière la tête ?
— J’ai fait ça pour couper l’herbe sous le pied de Brand, avoua le roi de Cherek en souriant finement. Si je lui en avais laissé l’occasion, il aurait tué le projet de Ce’Nedra dans l’œuf. Les Riviens sont très conservateurs. J’ai donc parlé pour lui. Et quand j’ai capitulé, il n’avait plus aucun argument à défendre.
— Je t’ai trouvé très convaincant. A tel point que je me suis demandé un moment si tu n’avais pas perdu les pédales.
— Merci, fit le roi des Cheresques avec une courbette ironique. Avec la figure que je me paye, les gens ont tendance à s’attendre au pire. Je me suis rendu compte que ça pouvait servir de temps en temps. Tiens, voilà les Algarois, annonça-t-il en tendant le doigt vers la berge.
Un groupe de cavaliers surgit des collines, derrière les engins en flammes, et se jeta comme une horde de loups sur les Malloréens confondus.
— Je voudrais bien savoir où ils en sont, à Thull Mardu, reprit Anheg avec un gros soupir. J’imagine que nous ne le saurons jamais.
— C’est probable, acquiesça Barak. Nous finirons tous au fond de la Mer du Levant.
— Enfin, nous ne partirons pas tout seuls. Nous emmènerons un bon paquet de Malloréens avec nous, hein, mon vieux Barak ?
Barak lui répondit d’un sourire pervers.
— Tout de même, l’idée de mourir noyé ne me dit pas grand-chose, ajouta Anheg en faisant la grimace.
— Tu auras peut-être la chance de recevoir une flèche dans le ventre.
— Merci, rétorqua aigrement Anheg.
Une heure plus tard – et trois autres positions angaraks ayant été détruites –, les berges de la Mardu devinrent marécageuses. Anheg fit amarrer à une souche un radeau chargé de bois. Les matelots y mirent le feu et jetèrent un seau de cristaux verdâtres dans les flammes. Une énorme colonne de fumée verte monta aussitôt dans le ciel bleu.
— J’espère que Rhodar verra ça, commenta le roi de Cherek, les sourcils froncés.
— Même s’il ne regarde pas par ici, les Algarois se chargeront de le mettre au courant, le rassura Barak.
— J’espère seulement qu’il aura le temps de se replier.
— Et moi donc ! répliqua Barak. Mais comme tu disais, nous ne le saurons probablement jamais.
Le roi Cho-Hag, le Chef des Chefs de Clan d’Algarie, approcha son cheval de celui du roi Korodullin d’Arendie. Beltira et Belkira, les sorciers jumeaux, étaient assis par terre. Ils respiraient lourdement, vidés par l’effort. Cho-Hag frissonna intérieurement à la pensée de ce qui aurait pu arriver sans ces deux saints hommes. Les os des plus braves guerriers s’étaient liquéfiés à la vue des hideuses illusions que les Grolims avaient fait surgir de terre, juste avant la tempête effrayante qui s’était abattue sur l’armée. Du brouillard suffoquant qui l’avait presque aussitôt suivie, seule demeurait une brume impalpable. Les deux sorciers au doux visage avaient repoussé toutes les attaques des Grolims avec une calme détermination. Mais à présent les Murgos arrivaient sur eux ; la sorcellerie allait devoir céder la place aux armes.
— Moi, je les laisserais se rapprocher encore un peu, suggéra Cho-Hag en observant la marée humaine qui marchait sur les hallebardiers drasniens et les légions tolnedraines.
— Es-Tu sûr, ô Cho-Hag, de Ta stratégie ? demanda le jeune roi d’Arendie d’un ton soucieux. Les chevaliers de Mimbre ont pour coutume de mener leurs attaques de front. Ta proposition de donner l’assaut aux flancs m’intrigue.
— Ça fera plus de victimes, Korodullin, répondit Cho-Hag en changeant de position sur sa selle pour soulager ses pauvres jambes. En chargeant les deux flancs à la fois, vos chevaliers couperont des régiments entiers du gros de l’armée, après quoi l’infanterie pourra se jeter sur eux.
— Je ne suis point au fait des manœuvres de l’infanterie, avoua Korodullin. Vaste est mon ignorance du combat à pied.
— Vous n’êtes pas le seul, mon ami, lui assura Cho-Hag. Cette stratégie m’est aussi étrangère qu’à vous. Mais il ne serait pas juste de priver les fantassins de leur portion de Murgos. Après tout, ils ont beaucoup marché, eux aussi.
Le roi d’Arendie réfléchit gravement. Il était manifestement imperméable à l’humour.
— Je n’y songeais point, convint-il. Force m’est d’admettre qu’il serait bien égoïste de notre part de leur dénier leur tribut. Combien de Murgos constitueraient, à Ton avis, une récompense suffisante ?
— Oh, je ne sais pas trop, répondit Cho-Hag, le visage de marbre. Disons quelques milliers. Nous ne voudrions pas passer pour des radins, mais nous n’avons pas besoin d’être trop généreux non plus.
— Etroite est la frontière entre la parcimonie et une prodigalité irraisonnée, roi Cho-Hag, dit Korodullin avec un gros soupir, et fort malaisé en est l’établissement.
— Ah, c’est l’un des fardeaux de la royauté, Korodullin.
— C’est fort juste, Cho-Hag, fort juste.
Le jeune roi d’Arendie poussa un soupir à fendre l’âme et s’appliqua à déterminer quelle proportion des Murgos il pouvait se permettre de céder à l’infanterie.
— Te semble-t-il que les fantassins se contenteraient de deux Murgos par personne ? fit-il enfin d’une voix hésitante.
— Ça ne me paraît pas mal.
— Allons, c’est accordé, décréta Korodullin, soulagé. C’est la première fois que je divise des Murgos. Eh bien, ce n’est point si difficile qu’il y paraît.
Le roi Cho-Hag ne put s’empêcher d’éclater de rire.
Dame Ariana s’approcha de Lelldorin, passa ses bras autour de ses épaules secouées de sanglots et l’éloigna doucement du grabat où gisait le corps de son cousin.
— Ne pouvez-vous rien faire pour lui, Ariana ? implora-t-il, le visage ruisselant de larmes. Peut-être une sorte de bandage et un emplâtre...
— Il passe, ô mon Seigneur, le domaine de mes compétences, répondit doucement Ariana. Sache que je partage Ton affliction devant sa mort.
— Ne prononcez pas ce mot-là, Ariana. Torasin ne peut pas être mort.
— Tu m’en vois fort chagrine, mon Seigneur, répondit-elle simplement. Il n’est plus de ce monde et tout mon art ne saurait le ramener.
— Et Polgara ! s’exclama tout à coup Lelldorin. Envoyez-la chercher ! ordonna-t-il, et un espoir impossible se fit jour dans ses yeux.
— Comment l’enverrais-je quérir, ô mon Seigneur ? objecta Ariana en balayant du regard la tente de fortune où Taïba et quelques volontaires lui amenaient les blessés. Les victimes requièrent tous nos soins et toute notre attention.
— Eh bien, j’irai ! déclara Lelldorin.
Il fit volte-face et quitta la tente en courant.
Ariana remonta un drap sur le visage livide de Torasin avec un sourire attristé et se retourna vers les blessés qui ne cessaient d’arriver sous l’abri de toile.
— Ne vous inquiétez pas pour lui, ma Dame, fit un serf arendais au visage émacié comme elle se penchait sur le corps de son compagnon. Il est mort, reprit-il, devant le coup d’œil interrogateur de la jeune fille. Il a reçu une flèche en pleine poitrine. Pauvre Detton, souffla-t-il en baissant les yeux sur le cadavre. Il est mort dans mes bras. Vous savez quelles furent ses dernières paroles ? Il a dit : « au moins, j’ai fait un bon petit déjeuner », et il est mort.
— Pourquoi l’as-Tu amené ici, puisque Tu savais que nul ne pouvait plus rien pour lui ? demanda doucement Ariana.
— Je ne pouvais pas l’abandonner dans une tranchée pleine de boue comme un chien crevé, répondit l’homme au visage émacié en haussant les épaules. De sa vie, personne n’a jamais eu la moindre considération pour lui. C’était mon ami, je n’avais pas envie de le laisser là, comme un ballot de linge sale. Je suppose que ça n’a plus beaucoup d’importance pour lui, ajouta-t-il avec un petit rire amer, mais ici, au moins, il aura trouvé un peu de dignité. Excuse-moi, mon vieux Detton, dit-il en tapotant maladroitement l’épaule du mort, mais il faut que je retourne me battre.
— Quel est Ton nom, ami ? demanda Ariana.
— Lammer, ma Dame.
— Ta présence au combat est-elle requise d’urgence ?
— J’en doute fort, ma Dame. Je lançais des flèches aux Malloréens, mais je ne vise pas très bien.
— Alors, mon bon Lammer, Tu seras plus utile ici. Il y a beaucoup de blessés et nous ne sommes pas nombreuses à les soigner. Sous Tes dehors rugueux, je sens en Toi une profonde compassion. Veux-Tu m’aider ?
Il la dévisagea un instant.
— Que voulez-vous que je fasse ? demanda-t-il.
— Taïba met des chiffons à bouillir pour en faire des bandages. Occupe-Toi d’abord du feu, puis Tu trouveras devant la tente une charrette pleine de couvertures. Tu me les apporteras, après quoi j’aurai d’autres tâches à Te confier.
— Très bien, répondit laconiquement Lammer en s’approchant du feu.
— Nous ne pouvons rien faire pour elle ? implora Ce’Nedra.
La princesse regardait fixement le visage blême de Polgara qui gisait, inconsciente, dans les bras de Durnik.
— Si : la laisser dormir, grommela Beldin. Ça ira mieux d’ici un jour ou deux.
— Mais qu’est-ce qu’elle a ? demanda le forgeron d’une voix angoissée.
— Elle est épuisée, lança Beldin. Ça ne se voit pas ?
— Pour avoir soulevé une petite brise de rien du tout ? Je l’ai vue faire des choses bien plus compliquées.
— Vous n’avez pas la moindre idée de ce que vous racontez, forgeron, ronchonna le sorcier bossu, tout pâle et tout tremblant, lui aussi. Changer le temps met en branle les forces les plus puissantes qui soient. Je préférerais tenter d’arrêter une inondation ou de déplacer une montagne que de susciter un courant d’air dans une masse d’air inerte.
— Les Grolims ont bien provoqué un orage, objecta Durnik.
— L’air était déjà en mouvement. Rien à voir avec le calme plat. Vous avez une idée même approximative de la quantité d’air qu’il faut déplacer pour susciter le moindre zéphyr ? Vous imaginez les forces nécessaires, le poids de l’air ?
— L’air ne pèse rien, protesta Ce’Nedra.
— Vraiment ? rétorqua Beldin d’une voix lourde de sarcasme. Ça me fait bien plaisir de l’apprendre ! Et maintenant, vous ne voudriez pas la boucler et me laisser reprendre un peu mon souffle, les deux génies ?
— Comment se fait-il que vous ayez tenu le coup et pas elle ? s’indigna Ce’Nedra.
— Je suis plus rusé. Elle se donne toujours à fond dans tout ce qu’elle fait, et ça ne date pas d’aujourd’hui. Elle tire trop sur la corde et elle se retrouve à bout de forces.
Le nain difforme se redressa de toute sa modeste hauteur, s’ébroua comme un chien sortant de l’eau et regarda autour de lui. Il était blanc comme un linge.
— Allez, j’ai encore du pain sur la planche. Je pense que les Grolims de Mallorée en ont pris un sérieux coup dans les dents, mais je préfère les tenir à l’œil, par prudence. Vous deux, restez ici avec Pol. Et ne perdez pas cet enfant de vue, fit-il en indiquant Mission, planté sur le sable, au bord du fleuve, son petit visage empreint d’une gravité qui n’était pas de son âge.
Puis il s’accroupit, se métamorphosa en faucon et prit son essor sans attendre que ses plumes aient fini de se former.
Ce’Nedra le suivit des yeux tandis qu’il s’élevait en spirale au-dessus du champ de bataille et ramena son regard sur Polgara, toujours inerte.
Les chevaliers mimbraïques de Korodullin attendirent le dernier moment pour charger, puis ils abaissèrent leurs lances et, telles deux énormes faux, rentrèrent à une allure de tonnerre dans les flancs des Murgos qui fonçaient sur les hallebardiers et les légionnaires. Le résultat fut dévastateur. L’air retentit de cris et de bruits métalliques d’une violence inconcevable. Et dans leur sillage, dans cette tranchée de cent toises de large, les hommes en armure montés sur leurs massifs destriers abandonnaient une traînée de Murgos massacrés et de résidus humains.
Le roi Cho-Hag observait le carnage, juché sur son cheval en haut d’une colline, à quelque distance à l’ouest.
— Parfait, dit-il enfin d’un ton approbateur. Parfait, mes enfants, répéta-t-il en parcourant du regard les visages avides des hommes de clan massés autour de lui. Et maintenant, coupons-leur la retraite.
Il mena lui-même ses hommes qui contournèrent en douceur les flancs extérieurs des forces d’assaut étroitement groupées et prirent par surprise les unités murgos de l’arrière.
La tactique de harcèlement des clans algarois faisait des ravages. Les cavaliers vêtus de cuir noir fonçaient dans la masse confuse des Murgos terrifiés et se retiraient, le sabre ruisselant de sang. Le roi Cho-Hag mena ainsi plusieurs charges. Son habileté au sabre était légendaire en Algarie, et ceux qui le suivaient regardaient, emplis d’une crainte respectueuse, pleuvoir ses coups sur les têtes et les épaules des Murgos. Toute la force de la stratégie algaroise reposait sur la vitesse : une plongée soudaine sur un cheval rapide, une série de coups de sabre prompts comme l’éclair, et l’agresseur se retirait avant que l’ennemi ait eu le temps de reprendre ses esprits. Le bras du roi Cho-Hag était le plus rapide de toute l’Algarie.
— Roi Cho-Hag ! s’écria l’un de ses hommes. La bannière noire !
Il tendait le doigt vers les régiments de Murgos qui grouillaient dans une vallée peu profonde, à quelques centaines de toises de là.
Les yeux de Cho-Hag se mirent tout à coup à briller d’une lueur farouche ; un fol espoir se faisait jour en lui.
— Que l’on amène mes couleurs ! rugit-il.
L’homme qui portait l’enseigne bordeaux et blanc du Chef des Chefs de Clan d’Algarie éperonna son cheval.
— Allons-y, mes enfants ! hurla Cho-Hag.
Tandis que ses guerriers frappaient d’estoc et de taille, le roi infirme des Algarois leva son sabre et mena ses hommes droit au cœur de la horde de Murgos, les yeux rivés sur l’étendard noir de Taur Urgas, le roi des Murgos.
Et là, au milieu de la garde royale, Cho-Hag vit la cotte de mailles rouge sang de Taur Urgas. Le Chef des Chefs de Clan d’Algarie tendit vers lui son sabre ensanglanté et poussa un cri de défi.
— Bats-toi si tu es un homme, chien murgo ! tonna-t-il.
Surpris par ce cri, Taur Urgas fit tourner son cheval et regarda, incrédule, le roi d’Algarie qui fondait sur lui. Ses yeux brûlèrent alors d’une lueur démente et ses lèvres écumantes se retroussèrent en un rictus de haine.
— Dégagez le passage ! rauqua-t-il. Qu’il vienne !
Les membres de sa garde le dévisagèrent avec surprise.
— Laissez passer le roi d’Algarie ! vociféra Taur Urgas. Il est à moi !
Et les troupes murgos s’écartèrent devant Cho-Hag.
— Le moment est enfin venu, Taur Urgas, dit froidement le roi d’Algarie en retenant sa monture.
— En vérité, Cho-Hag, répondit Taur Urgas. Il y a des années que j’attends ce moment.
— Si j’avais su, je serais venu plus tôt.
— Ce jour est le dernier de ton existence, Cho-Hag.
On aurait à présent vainement cherché une étincelle de raison dans le regard du roi des Murgos et de la bave moussait aux commissures de ses lèvres.
— Alors, Taur Urgas, tu as l’intention de te battre à coups de paroles creuses ? Aurais-tu oublié comment tirer ton épée ?
Taur Urgas dégaina son immense rapière avec un cri strident, insensé, enfonça ses talons dans les flancs de son cheval noir et chargea le roi des Algarois en décrivant des moulinets avec sa lame.
— Crève, Cho-Hag ! beuglait-il. Crève !
Ce ne fut pas un duel : un duel a des règles. Les deux rois se jetèrent l’un sur l’autre avec une brutalité primitive. Mille ans de haine refoulée bouillaient dans leurs veines. Taur Urgas, qui avait irrémédiablement basculé dans la folie, se mit à sangloter et à bredouiller des paroles incohérentes en projetant sa lourde épée vers son ennemi. Cho-Hag, froid comme un marbre, le bras plus rapide que le dard du scorpion, parait les coups du Murgo et, dans un mouvement incessant de sa lame claquant comme un fouet, frappait sans relâche les épaules et la face du roi des Murgos.
Prises de court par la sauvagerie de la confrontation, les deux armées reculèrent, laissant aux cavaliers royaux la place pour se livrer leur mortel combat.
Taur Urgas vomissait des obscénités en abattant frénétiquement sa lame sur la forme fugitive de son ennemi tandis que Cho-Hag, de plus en plus glacial, détournait les coups du Murgo et, de sa lame vibrante, tailladait son visage ensanglanté. Puis, toute raison abolie, Taur Urgas poussa un cri de bête sauvage, lança son cheval droit sur Cho-Hag, se dressa sur ses étriers, prit la poignée de son épée à deux mains et l’éleva comme une hache pour fendre en deux son ennemi de toujours. Mais Cho-Hag fit faire un petit écart à son cheval et mit dans son arme toute la force de son bras. A l’instant où Taur Urgas portait son coup mortel, le sabre du roi des Algarois plongea avec un crissement âpre, métallique, dans la cotte de mailles rouge sang, pénétra dans le corps aux muscles tendus et ressortit, dégoulinant de sang, dans son dos.
Anesthésié par la folie, Taur Urgas ignora le coup mortel qu’il avait reçu et leva à nouveau son épée, mais la force lui manqua pour aller au bout de son geste et son arme lui échappa. Il regarda avec un hoquet incrédule le sabre qui sortait de sa poitrine, et une écume sanglante jaillit de sa bouche. Il leva ses mains crispées comme pour déchiqueter le visage de son ennemi, mais Cho-Hag écarta ses serres d’une claque méprisante, tira sur la garde de son arme, et sa lame incurvée quitta le corps du Murgo avec un sifflement répugnant.
— C’en est fini de toi, Taur Urgas, déclara-t-il d’une voix polaire.
— Non ! croassa Taur Urgas, la main crispée sur une lourde dague, à sa ceinture.
Cho-Hag observa froidement ses pitoyables efforts. Un flot de sang noir jaillit de la bouche ouverte de Taur Urgas qui vida mollement les étriers. Le roi des Murgos se redressa tant bien que mal, en toussant et en crachant des injures mêlées de sang à l’adresse de l’homme qui venait de le tuer.
— Joli combat, tout de même, commenta Cho-Hag avec un sourire sinistre en se détournant.
Taur Urgas s’écroula en griffant le sol dans sa rage impuissante.
— Reviens te battre ! sanglota-t-il. Reviens !
Cho-Hag lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Désolé, Majesté, mais mes affaires m’appellent ailleurs. Je suis sûr que vous comprenez.
Et sur ces mots, il s’éloigna. «— Reviens ! gémit Taur Urgas en enfonçant ses doigts dans la terre souillée de son sang. Reviens !
Il s’écroula face contre terre dans l’herbe ensanglantée.
— Reviens te battre, Cho-Hag ! hoqueta le roi des Murgos, à bout de forces.
La dernière fois que Cho-Hag vit le roi mourant du Cthol Murgos, il mordait la poussière et griffait la terre de ses doigts tremblants.
Un terrible gémissement parcourut les régiments murgos assemblés tandis qu’une acclamation saluait le retour de Cho-Hag, victorieux, devant les lignes algaroises.
— Ils reviennent, annonça le général Varana avec une froideur toute professionnelle en observant la marée malloréenne qui affluait.
— Alors, il vient, ce signal ? pesta Rhodar en scrutant intensément le fleuve, en aval. Que fait Anheg ?
Les premières lignes des troupes d’assaut malloréennes frappèrent dans un vacarme infernal. Les hallebardiers drasniens se ruèrent sur eux avec leurs longues lances, faisant un carnage parmi les assaillants en tunique rouge, puis les légions tolnedraines élevèrent leurs boucliers à mi-corps, offrant à l’ennemi un mur compact contre lequel il vint s’écraser. Obéissant à un ordre bref, impérieux, les légionnaires firent légèrement pivoter leur bouclier et chaque homme projeta sa lance dans l’ouverture séparant son écu de celui du voisin. Les lances tolnedraines n’étaient pas aussi longues que les hallebardes des Drasniens, mais il y avait de quoi faire des dégâts. Un cri vibrant, formidable, s’éleva des premières lignes malloréennes comme les hommes en tunique rouge tombaient en masse sous les pieds des hommes qui les suivaient.
— Vous croyez qu’ils vont réussir à passer ? haleta Rhodar.
Le roi de Drasnie soufflait comme un phoque à chaque assaut des Malloréens.
Varana soupesa tranquillement les forces en présence.
— Non, conclut-il enfin. Pas cette fois. Vous avez réfléchi à la façon dont vous alliez vous replier ? Il n’est pas facile de battre en retraite quand le combat est engagé.
— C’est pour ça que je ménage les Mimbraïques, répondit Rhodar. Ils reposent leurs chevaux pour donner le dernier assaut. Dès que nous aurons vu le signal d’Anheg, Mandorallen et ses hommes repousseront les Malloréens et les autres unités se mettront à courir comme des lapins.
— Les chevaliers ne les retiendront pas éternellement, objecta Varana. Et ils se jetteront à nouveau sur vous.
— Nous reformerons les rangs un peu plus haut, le long de la rivière.
— Il nous faudra un moment pour regagner l’A-pic si nous nous arrêtons tous les quarts de lieue pour livrer combat, commenta le Tolnedrain.
— Je sais, lança Rhodar d’un air mauvais. Vous avez une meilleure idée ?
— Non, convint Varana. C’était juste pour dire.
— Alors, il vient, ce signal ? fit à nouveau Rhodar.
Sur une colline un peu à l’écart des hostilités, un jeune serf arendais jouait de la flûte. Sa mélodie était d’une tristesse poignante, mais elle montait jusqu’au ciel. C’était un demeuré ; il ne comprenait rien au combat qui faisait rage sur la rive nord du fleuve. Il avait réussi à s’éloigner sans se faire repérer. Il était à présent tranquillement assis dans l’herbe, à flanc de colline, sous le chaud soleil matinal, et il mettait toute son âme dans sa musique.
Le soldat malloréen qui rampait derrière lui, l’épée dégainée, n’avait pas l’oreille musicale. Il ne savait pas que la musique du jeune serf de la forêt arendaise était la plus belle qu’il ait été donné à un homme d’entendre. Et même s’il l’avait su, ça ne lui aurait fait ni chaud ni froid.
La musique s’arrêta tout à coup pour ne jamais reprendre.
Ariana n’en pouvait plus. On lui amenait de plus en plus de blessés et elle dut bientôt prendre une résolution déchirante. Seuls seraient soignés ceux qui avaient une chance de survie. Elle soulageait les souffrances des hommes mortellement atteints en leur donnant une décoction d’herbes amères et les abandonnait au trépas. Chacune de ces décisions lui brisait le cœur, et elle vaquait à ses soins les yeux pleins de larmes.
C’est alors que Brand, le Gardien de Riva, entra sous la tente, le visage défait, la cotte de mailles maculée de sang. Les profondes entailles de son bouclier en disaient long sur la violence des coups qu’il avait parés. Il était suivi de trois de ses fils portant la forme ensanglantée, inerte, de leur plus jeune frère, Olban.
— Vous pourriez vous occuper de lui ? demanda Brand d’une voix altérée.
— Je peux soulager sa douleur, répondit-elle évasivement.
Un coup d’œil avait suffi à la blonde mimbraïque pour se rendre compte que la blessure béante dans la poitrine du jeune rivien était fatale. Elle s’agenouilla très vite près de lui, lui souleva la tête et porta une tasse à ses lèvres.
— Père, murmura faiblement Olban après avoir bu, j’ai quelque chose à vous dire.
— Nous aurons tout le temps de parler plus tard, répondit Brand d’un ton bourru. Quand tu seras remis.
— Non, Père. Je ne me remettrai pas, souffla Olban.
— Absurde, rétorqua Brand, d’une voix un peu incertaine.
— Le temps presse, Père, hoqueta Olban. Ecoutez-moi, je vous en prie.
— Très bien, Olban, acquiesça le Gardien de Riva en se penchant pour entendre les paroles de son fils.
— A Riva, Père, juste après l’arrivée de Belgarion... J’étais humilié de vous voir dépouillé de votre autorité. Cette idée m’était insupportable.
Une quinte de toux amena une mousse rosâtre à ses lèvres.
— C’était mal me connaître, Olban, dit doucement Brand.
— Je vous connais, à présent. Mais j’étais jeune et orgueilleux, et Belgarion, ce rien-du-tout venu de Sendarie, vous avait écarté de la place qui vous revenait de droit.
— D’abord, ce n’était pas ma place, Olban, rectifia Brand. C’était la sienne. Belgarion est le roi de Riva. Ça n’a rien à voir avec le rang ou les honneurs. C’est un devoir, et c’est le sien, pas le mien.
— Je le haïssais, chuchota Olban. Je me mis à le suivre partout. Où qu’il aille, j’étais sur ses talons.
— Pour quoi faire ? s’étonna Brand.
— Je n’ai pas su tout de suite. Puis un jour il est sorti de la salle du trône avec son manteau de cour et sa couronne. Il semblait tellement gonflé de son importance... comme s’il était vraiment le roi et pas un vulgaire marmiton sendarien. Alors j’ai su ce qu’il me restait à faire. J’ai tiré ma dague et la lui ai lancée dans le dos.
Tout à coup, le visage de Brand se ferma.
— Après cela, j’ai essayé de fuir sa présence, poursuivit Olban. J’avais compris, au moment où la dague quittait mes doigts, que j’avais mal agi. Je pensais que si je parvenais à l’éviter, il ne saurait jamais que c’était moi qui avais attenté à sa vie. Mais il a des pouvoirs, Père. Il devine des choses qu’aucun homme ne peut savoir. Un jour, il est venu me rendre ma dague et me dire que je ne devais jamais révéler que j’avais tenté de le tuer. Il l’avait fait pour vous, Père, pour que vous ne soyez pas éclaboussé par ma disgrâce.
Brand se leva, le visage de cendre, et tourna délibérément le dos à son fils mourant.
— Venez, ordonna-t-il à ses trois autres fils. Nous avons un combat à mener et pas de temps à perdre avec un traître.
— Père, je me suis efforcé de m’acquitter de ma dette envers lui, plaida le jeune Rivien. J’ai consacré ma vie à la protection de sa reine. N’est-ce pas que ça compense un peu ?
Brand conserva un silence hostile.
— Belgarion m’avait pardonné. Ne pourrez-vous trouver dans votre cœur de père la force de me pardonner aussi ?
— Non, répondit impitoyablement Brand, sans se retourner. Je ne peux pas.
— Je vous en prie, Père, implora Olban. Ne verserez vous pas une seule larme sur moi ?
— Pas une seule, lâcha Brand.
Mais Ariana vit que ses paroles étaient un mensonge. Les yeux du Rivien s’étaient changés en eau dans son visage de pierre. Il quitta la tente sans ajouter une parole.
Les frères d’Olban lui serrèrent la main sans un mot et suivirent leur père.
Olban pleura en silence pendant un moment, puis la faiblesse et la drogue qu’Ariana lui avait fait prendre eurent raison de son chagrin. Il resta un moment allongé, à demi-inconscient, sur son grabat, puis il se redressa péniblement et fit signe à la Mimbraïque. Elle s’agenouilla à côté de lui, passa un bras sous ses épaules et pencha la tête sur ses lèvres pour entendre ses dernières paroles.
— Je... je vous en prie, souffla-t-il. Dites à Sa Majesté ce que j’ai confié à mon père, et dites-lui surtout combien je regrette.
Puis sa tête retomba sur la joue d’Ariana et il rendit le dernier soupir.
Ariana n’eut pas le temps de s’affliger. Au même instant, trois Sendariens lui amenaient le colonel Brendig. Il avait le bras gauche en bouillie.
— Nous démolissions le pont qui traverse la ville, lui raconta laconiquement l’un des hommes. Un pilier ne voulait pas lâcher, alors le colonel est descendu l’abattre lui-même. Quand il a fini par céder, les poutres du pont lui sont tombées dessus.
Ariana examina gravement le bras mutilé de Brendig.
— Il est à craindre que votre bras gauche ne soit perdu, Messire, lui annonça-t-elle. Il faudra l’amputer, faute de quoi la chair se nécrosant pourrait vous ôter la vie.
— Je m’y attendais plus ou moins, répondit Brendig en hochant sobrement la tête. Alors, qu’attendons-nous ?
— Là ! s’écria le roi Rhodar en tendant le doigt. Une fumée verte ! C’est le signal. Nous pouvons donner l’ordre de repli, à présent.
Mais le général Varana regardait vers l’amont du fleuve.
— J’ai bien peur qu’il ne soit trop tard, Majesté, dit-il posément. Une colonne de Malloréens et de Nadraks vient juste d’arriver au bord du fleuve, à l’ouest, et il semblerait qu’ils nous coupent toute retraite.